Lorsqu’une table de jeux rarissime, créée par Thomas Nisbet, est réapparue après près de deux siècles, elle a révélé de nouvelles dimensions à l’ébéniste le plus célèbre du Nouveau-Brunswick.
Cette pièce extraordinaire, avec ses feuilles d’acanthe, ses anneaux en bois noirci et ses pieds de laiton aux motifs complexes, fait montre de l’immense talent de Nisbet à son apogée. Le retour de cette table au Nouveau-Brunswick, grâce au don généreux de Christopher Hawkins, fait en sorte que ce chef-d’œuvre puisse inspirer les générations à venir et approfondir notre compréhension de l’artisanat canadien de l’époque.
Grâce à la générosité de Christopher Hawkins (de Saint John), le Musée du Nouveau-Brunswick augmente sa capacité à préserver, étudier, interpréter et exposer une pièce importante du patrimoine provincial : une table de jeux du début du XIXe siècle, fabriquée par le célèbre ébéniste néo-brunswickois Thomas Nisbet (1776-1850). L’image 1 montre cette exceptionnelle table de jeux, avec les proportions élégantes et les caractéristiques distinctives qui permettent de la différencier d’autres exemples de l’œuvre de Nisbet.
Le nom de Thomas Nisbet est synonyme de mobilier d’excellence de la fin de l’époque géorgienne et du début de l’époque victorienne. Originaire de Dunse, en Écosse, Thomas Nisbet arrive au Nouveau-Brunswick en 1812 ou 1813, avant de devenir ébéniste indépendant dans la ville de Saint John en 1814. Il exercera son métier pendant environ 35 ans jusqu’à sa retraite, en septembre 1848. De nombreux historiens et connaisseurs considèrent les meubles signés Nisbet comme étant parmi les plus importants de l’époque au Canada. Le mobilier de qualité fabriqué sur de la côte est du Canada est le reflet d’une société maritime prospère et cosmopolite. En effet, la fabrication mobilière artisanale de haute qualité connaît un immense essor au Nouveau-Brunswick au début du XIXe siècle, stimulée par le développement urbain, la présence d’une main-d’œuvre experte, l’accès international aux matières premières et une forte demande.
Cette table de jeux (ou table à cartes) a été fabriquée vers 1820-1830 et témoigne des compétences exceptionnelles en ébénisterie qui singularisent l’atelier de Thomas Nisbet à ses sommets. À partir de la fin du XVIIIe siècle, on s’intéresse de plus en plus aux jeux de société, de cartes et de plateau, un engouement qui se répercute sur le mobilier spécialisé pour ce type de loisirs. L’image 2 montre les détails sculptés qui ornementent le balustre distinctif en forme de colonne de la table, témoins de la maîtrise des techniques décoratives de Nisbet.
La table, faite d’acajou, comporte en outre du placage en acajou, avec pin et bouleau comme bois secondaires, et est ornée de ferrures en laiton. Elle se compose d’un plateau pliant plaqué, doté d’un bord cannelé qui pivote au-dessus d’un compartiment encastré peu profond (qui était autrefois garni de feutrine). Le jupon est garni d’une plaque centrale appliquée, ornée de palmettes sculptées, tandis que le bord inférieur est décoré d’une bande garnie d’une cordelette perlée plate. L’image 3 montre le fonctionnement du dessus pliant de la table, nous permettant d’envisager comment on l’aurait utilisée dans un salon du XIXe siècle.
Le dessus de la table est posé sur un balustre à colonnes tournées et sculptées, ornementé d’anneaux concaves en bois noirci, de bandes de plumes et d’un bulbe à feuilles d’acanthe modifié d’une grande originalité. Le balustre repose sur trois pieds en roseau effilés dont la pièce coudée déploie des feuilles d’acanthe sculptées. Chose inhabituelle pour une pièce signée Nisbet, les pieds reposent sur des embouts en laiton ornés et munis de roulettes. Les interstices entre les pieds sont décorés d’une plaque de feuilles d’acanthe sculptée. L’image 4 met en évidence ces pieds et roulettes distinctives, qui se singularisent par rapport aux éléments typiques des décorations de Nisbet.
Sur le plan des proportions et des détails, cette table de jeux est une réalisation magistrale et hors du commun. En effet, bon nombre des éléments conceptuels qui font son originalité n’ont jamais été recensés dans d’autres pièces issues de cet atelier. L’œuvre reflète le goût raffiné des acheteurs ainsi que la qualité supérieure de l’artisanat qui s’est développé dans cette société du Canada maritime antérieure à la Confédération.
Un élément particulièrement important est l’étiquette originale affixée sous la table (image 5), qui se traduit comme suit : « THOMAS NISBET / ÉBÉNISTE ET TAPISSIER / RUE PRINCE WILLIAM / Saint John, Nouveau-Brunswick; / OÙ PEUVENT S’ACHETER / MATELAS divers types; Sofas et Sofa-lits; Chaises; Tables; Buffets; Lits Déplaçables; et / Écritoires; Lambrequins et Rideaux de Lit et de Fenêtre ; et tout ce qui ressort de l’ÉBÉNISTRERIE et de la TAPISSERIE / fabriqués à prix modiques / Vieux Meubles Réparés, ou échangés contre Neufs. » Il s’agit d’un exemplaire de la première version de la deuxième étiquette (dont on connait trois versions) de l’ébéniste, un aspect particulièrement utile pour la datation de la table, sa comparaison avec d’autres pièces et leur vérification.
Les collections du Musée du Nouveau-Brunswick, composées d’environ 500 pièces de mobilier provincial, comptent 30 pièces qui ont été ou ont pu être fabriquées par Thomas Nisbet (1813-1834) ou son atelier, Thomas Nisbet & Son (1834-1848), ou qui leur sont attribuées. Il existe actuellement quatre pièces qui portent l’étiquette Thomas Nisbet : une table de travail, une table de jeux, un cabinet d’écriture et une table de banquet. De plus, la collection comprend un bureau de marque Thomas Nisbet & Son.
L’œuvre de Nisbet a fait l’objet de nombreuses recherches depuis les années 1970. La plupart des articles et publications sur le mobilier canadien du XIXe siècle, notamment les ouvrages de référence de Huia Ryder et de Charles Foss, en font mention. Pendant de nombreuses années, le professeur Tim Dilworth (1939-2017), de Fredericton (Nouveau-Brunswick), a catalogué, documenté et photographié le mobilier de Nisbet (ou les pièces qui lui étaient attribuées) et conservé dans des collections publiques et privées. En 2012, David Nasby a écrit The Art of Thomas Nisbet, Master Cabinetmaker (« L’art de Thomas Nisbet, maître ébéniste »), un catalogue d’accompagnement d’une exposition réunissant un important échantillonnage représentatif de l’œuvre de Nisbet.
Cette table de jeux signée Thomas Nisbet se distingue de tous les autres exemples documentés de l’œuvre du maître ébéniste par ses détails inhabituels. Elle est donc un meuble incontournable pour l’attribution et la confirmation d’autres œuvres non signées ressortant de son atelier. Véritable pièce de référence, cette table Nisbet permet de mieux comprendre l’éventail des modèles ainsi que le savoir-faire à l’origine du mobilier raffiné du deuxième quart du XIXe siècle au Canada anglais, plus particulièrement dans les Maritimes. Doté d’une étiquette originale et authentique, cet artéfact rejoint le groupe restreint d’œuvres Nisbet qui sont présentées dans les grands établissements publics du Canada.
Détails de l’artefact
Thomas Nisbet (Canadian, born in Scotland, 1776 – 1850)
games table, 1820-1830
mahogany and mahogany veneer with pine and brass
(closed): 74.3 × 91.5 × 45 cm
(open): 71.5 × 89 × 91 cm
Gift of Christopher Hawkins, 2020 (2020.10)
New Brunswick Museum Collection