Le processus de restauration
Pour bien évaluer l’état de l’objet et déterminer la meilleure façon de procéder au traitement, il fallait absolument accéder à l’intérieur. Mme Stubbs-Lee a donc placé la boîte-cadre sur le dos, puis, à l’aide de ventouses, a fait sortir lentement et délicatement le vieux vitrage cassant par une fente située à l’avant du cadre.
Ayant pu accéder à l’intérieur de la boîte-cadre, la restauratrice en a sorti les pièces détachées qu’elle a inventoriées et mises de côté. En examinant de plus près la maquette de bateau, on a constaté qu’elle avait déjà été endommagée et réparée plusieurs fois. Certaines parties des cordages de gréement (en fil de coton lourd ou de lin de deux couleurs) et quelques-uns des caps de mouton (faits avec des perles de verre) avaient été éclaboussés par la peinture blanche des voiles en bois.
La plupart des cordages du gréement étaient rompus et affreusement emmêlés. Ceux qui restaient étaient trop détériorés pour supporter fiablement le poids des voiles en bois sculpté. Il a été décidé de retirer et de remplacer tous les fils d’origine par du fil d’ameublement neuf dont la couleur, l’épaisseur et la torsion correspondaient étroitement à celles des fils d’origine. Les nouveaux fils sont en polyester, ce qui permet de les distinguer en tant qu’éléments de remplacement à l’avenir. C’est là une règle d’éthique importante en restauration.
Un examen plus détaillé a permis de constater que le bateau était une barquentine à cinq mâts – fait inhabituel, car les maquettes à deux ou trois mâts sont beaucoup plus fréquentes. Étant donné que la plupart des cordages d’origine de la maquette étaient rompus et que de nombreuses voiles s’étaient détachées, il a fallu faire des recherches approfondies pour déterminer la disposition et les points d’attache des voiles et du gréement sur de véritables navires de ce type. Heureusement, le département des archives et de la bibliothèque de recherche du Musée du Nouveau-Brunswick dispose d’une multitude de ressources utiles sur l’histoire de la construction navale dans la province.
Nettoyage et découvertes
Chaque surface de l’intérieur et de l’extérieur de la boîte-cadre, de la maquette et de « l’océan » sculpté en copeaux a été méticuleusement débarrassée de la poussière et de la crasse accumulées au fil du siècle à l’aide d’un aspirateur spécial de restauration et, au besoin, par l’application, au moyen de bâtonnets ouatés roulés à la main, d’un détergent anionique, d’eau distillée et de solvants.
Étant donné que la surface de « l’océan » était détachée à l’intérieur de la boîte-cadre, elle a également été retirée pour la nettoyer et la stabiliser, ce qui a révélé plusieurs surprises intéressantes qu’elle dissimulait. Celles-ci incluaient notamment des restes de drapeaux et de bannières en papier qui, une fois reconstitués, ont révélé le nom de la maquette : King of the Fleet (Roi de la flotte). On a aussi découvert à l’intérieur de la boîte-cadre une figurine de marin, une canonnière et une ancre, toutes en plomb. Ces éléments ont confirmé que l’artéfact avait été modifié au moins une fois, car le navire et la canonnière n’étaient pas de la même époque. De plus, le marin est nettement d’une autre échelle que la goélette et constitue probablement un autre ajout ultérieur. D’un commun accord avec le conservateur, Mme Stubbs-Lee a décidé de réinstaller la canonnière sur l’océan, mais de garder le marin hors de la boîte-cadre.
Restauration collaborative
Au cours de l’été 2021, Emma Griffiths, une étudiante diplômée de maîtrise en restauration d’art de l’Université Queens, a effectué un stage au laboratoire de restauration du Musée du Nouveau-Brunswick. Elle s’est attelée à la tâche colossale de remplacer tous les cordages de gréement de la maquette du navire, dont le traitement était alors bien avancé.
Les dernières phases du traitement de restauration ont été achevées à la fin de l’été et à l’automne 2021. Il fallait encore fixer la maquette dans la boîte-cadre, créer une structure de soutien pour l’océan, procéder au nettoyage final des surfaces, réparer les crêtes de vagues brisées, installer la canonnière et fixer l’océan en place. Ensuite, il a fallu refixer l’ancre, réassembler et restaurer les bannières en papier, réinstaller le vitrage et retoucher les ébréchures les plus dérangeantes de la peinture sur l’avant de la boîte-cadre.
Un projet en cours pendant des années
Le traitement de restauration s’est déroulé sur plusieurs années, entre divers projets plus urgents. Au total, il a fallu des centaines d’heures de recherche et de traitement de restauration. Dans la mesure du possible, les matériaux d’origine ont été conservés. Mis à part le remplacement des cordages de gréement, les seuls nouveaux ajouts ont été quelques perles de verre pour remplacer les « caps de mouton » qui s’étaient cassés, une doublure en papier japonais, du remplissage et la peinture de retouche pour restaurer les bannières en papier.
Chaque étape du processus de restauration a été soigneusement consignée et photographiée (plus de 150 photos en tout). En fin de compte, nous avons maintenant une bien meilleure connaissance de l’œuvre et de l’évolution de son état. Plus solide et plus stable, elle est désormais beaucoup plus accessible pour des recherches, des expositions et des interprétations.
L’importance historique de King of the Fleet
La boîte-cadre restaurée, montrée à l’image 1, mesure 53 cm sur 94,5 cm sur 19,5 cm. Créée par Samuel William Hopey (Canadien, 1846-1936) entre 1890 et 1910, à partir de bois peint, de coton, de perles de verre, de métal et de verre, elle a été donnée au Musée du Nouveau-Brunswick en 2017 par David P. Simmons (2017.36).
Grâce à la générosité d’un descendant du créateur de l’œuvre, un exemple fascinant du patrimoine maritime de la province est maintenant un ajout important aux collections du Musée du Nouveau-Brunswick. Le savoir-faire de Samuel William Hopey (1846-1936), maître-charpentier ayant travaillé dans la construction navale sur la côte de Fundy, a donné vie à un voilier fictif, le King of the Fleet (Roi de la flotte).
L’importance des boîtes-cadres dans l’art maritime
Le Musée du Nouveau-Brunswick abrite l’une des collections de portraits de navires les plus importantes et les plus vastes du Canada, dont les boîtes-cadres constituent un volet particulièrement fascinant. Ces dioramas peu profonds de voiliers sont généralement contenus dans une structure en forme de boîte qui peut être insérée dans une alcôve murale ou posée sur une étagère, voire sur un manteau de cheminée. Presque sans exception, le sujet est une version gréée, à demi-coque ou aux trois quarts, d’un voilier entouré d’une scène de rivage ou de mer peinte ou parfois sculptée.
Ce genre de modélisme naval est devenu particulièrement populaire au cours de la dernière moitié du XIXe siècle et au début du XXe, et constitue une variante fascinante par rapport aux autres types de reproductions de navires : peintures, gravures, dessins, photographies ou maquettes.
La grande majorité des boîtes-cadres peut être qualifiée d’art « naïf », « vernaculaire » ou « folklorique », car les fabricants avaient le plus souvent des connaissances techniques sur les voiliers, mais peu de formation artistique officielle, voire aucune. Actuellement, le Musée du Nouveau-Brunswick abrite 17 boîtes-cadres datant d’environ 1850 à 1970, la majorité d’entre elles remontant au dernier quart du XIXe siècle.
Samuel William Hopey, artisan et artiste
Le créateur de la boîte-cadre, Samuel William Hopey, est né à St. Martins, au Nouveau‑Brunswick, le 4 mai 1846, fils de John Hopey et de Margaret Godsoe. En 1873, il épouse Catherine Ann McLellan de Shediac, au Nouveau-Brunswick. Il apparaît dans le recensement de 1881 à Moncton comme bouchonnier (ou possiblement calfat) avec une femme et trois enfants, John A., Alma et Alexander. D’autres enfants suivent : Matilda Alberta Hopey (née à Moncton en mai 1881), George Stanley Hopey (né à Turtle Creek, dans le comté d’Albert, en février 1891) et Frank Hopey (né dans le comté d’Albert en 1895).
Le recensement de 1901 indique que la famille habite à Moncton et que Samuel exerce la profession de charpentier. En 1911, la famille vit à Sunny Brae (aujourd’hui un quartier de Moncton), où elle habite encore à la mort de Samuel Hopey, le 19 février 1936.
D’après ce qu’a raconté le donateur, l’histoire familiale dit que Samuel Hopey était un charpentier de marine et un maître artisan qui a travaillé toute sa vie dans les chantiers navals le long de la côte de Fundy, de St. Martins à Moncton. Le modélisme naval et la fabrication de boîtes-cadres étaient son passe-temps. Cet exemple de son art a été emporté aux États-Unis au début du XXe siècle lorsque le fils de Samuel, George Stanley Hopey (1891-1964), s’est installé dans la région de Boston (Massachusetts). King of the Fleet a ensuite été transmis au donateur, le petit-fils de George Hopey.
Un ajout précieux à la collection du Musée
Petite, mais notable, la collection de boîtes-cadres du Musée du Nouveau-Brunswick est sans doute l’une des plus complètes de la région et est susceptible, grâce à son charme naturel, de stimuler l’intérêt du public et ainsi contribuer à faire connaître et apprécier le riche patrimoine maritime de la province.
Il existe actuellement peu d’indices portant à croire que la collection de boîtes-cadres du Musée du Nouveau-Brunswick ait fait l’objet de recherches, de publications ou d’expositions sérieuses. Seules 6 des 17 créations ont un auteur reconnu ou présumé. Un examen détaillé de leurs caractéristiques s’impose, y compris une analyse des techniques de fabrication, une étude de la vaste gamme d’images qu’elles arborent et une analyse de leur construction par rapport aux véritables navires de leur époque. Voilà autant d’aspects qu’il faut explorer et analyser pour situer ces œuvres d’art non seulement dans la tradition d’art maritime, mais aussi dans notre histoire sociale.
Malgré l’état déplorable de l’objet au départ, l’équipe du Musée a conclu que King of the Fleet serait un ajout inestimable à la collection, autant aux fins de la recherche comparative et de la publication qu’à celles de l’exposition. L’objet a été accepté en connaissance de cause, le Musée sachant qu’il serait possible de l’entretenir et de le surveiller afin d’éviter toute détérioration ultérieure, mais aussi que des travaux de restauration seraient nécessaires pour le ramener plus ou moins à son état d’origine – un but maintenant accompli avec brio.