Le cri de la mésange

16. Le cri de la mésange

Plantes arctiques rares du sud-est du Nouveau-Brunswick


Plantes arctiques rares du sud-est du Nouveau-BrunswickCachée dans les collines du comté d'Albert, au sud-est du Nouveau-Brunswick, une colonie de plantes arctiques à fleurs se trouve exilée loin des lieux où on les retrouve habituellement en abondance au Nord du Canada. Les espèces réunies en ce site isolé - une falaise de gypse et un talus adjacent près d'Albert Mines - sont des vestiges de la végétation qui prédominait sur une grande proportion du territoire provincial vers la fin de la dernière période glaciaire, de 13 000 à 10 000 ans passés. Parmi les plus remarquables mentionnons la Dryade à feuilles entières (Dryas integriJolia), le Saule à feuilles de myrtille (Salix myrtilliJolia), la Verge d'or des montagnes (Solidago
multiradiata), et l'Anémone parviflore (Anemone parviflora). La Dryade à feuilles entières et le Saule à feuilles de myrtille n'ont jamais été observés ailleurs dans les provinces Maritimes.

La vue de cet écosystème particulier ne peut manquer de susciter dès les premiers abords la curiosité de l'observateur. Quelles caractéristiques communes chez ces espèces pourraient expliquer leur présence isolée près d'Albert Mines? Est-ce que le climat à cet endroit ressembleraient en quelque sorte au climat de l'arctique? Quand et par qui ces espèces ont-elles été découvertes? Dans quelle condition se trouvent actuellement ces populations? Que fait-on pour protéger ces espèces? Nous pouvons répondre directement à plusieurs de ces questions. Des recherches scientifiques seront requises pour répondre à certaines autres et il y en a encore qui posent un défi à ceux qui s'occupent de conservation de la nature.

La flore

La Dryade à feuilles entières est une espèce colonisatrice commune sur le terrain rocailleux, surgelé et sans arbres de la toundra caractérisant l'Arctique canadien, qui s'étend jusqu'à l'extrémité nord de L'île d'Ellesmere à 83° de latitude nord. La Dryade fait partie de La famille des rosacées. C'est une plante vivace et ligneuse aux racines profondes, qui pousse en nattes étendues. Ses petites feuilles coriaces d'un vertfoncé vif sur leur face supérieure sont pubescentes en-dessous et d'une couleur blanche-craie. L'apparition des petites fleurs crêmes a lieu au Nouveau-Brunswick à la fin mai ou au début juin, et celles-ci se transforment rapidement en touffes de graines à longues plumes qui sont emportées par Ie vent. Les racines de cette plante, et des autres espèces de Dryas, tout comme celles de certaines légumineuses et aulnes, portent des nodules minuscules contenant des bactéries qui peuvent convertir l'azote de l'air en un composé (nitrate) que la plante peut absorber. Les plantes Dryas ont donc un avantage écologique important puisqu'elles peuvent percevoir les nitrates essentiels à leur croissance dont les sols de la toundra sont largement dépourvus.

Le Saule à feuilles de myrtille est l'espèce la plus rare des quinze espèces de saules indigènes au Nouveau-Brunswick. C'est un arbuste de taille modeste, ne dépassant pas un mètre de hauteur, avec des feuilles elliptiques d'un vert foncé. A cet endroit au comté d'Albert, elle apparaît également sur le talus de gypse et dans les bois environnants. C'est une plante qui croît surtout dans les tourbières, et sur le bord des lacs et des rivières au nord-ouest de l'Amérique du Nord. Elle est présente vers l'est jusqu'à la baie d'Hudson, à part quelques populations isolées de la région Atlantique: montagnes de la Gaspésie, île d'Anticosti, région nord ouest de Terre-Neuve, et près d'Albert Mines.

L'Anémone parviflore se retrouve de la Sibérie et de I' Alaska jusqu'à Terre-Neuve,et au sud jusqu'au Colorado dans les Montagnes Rocheuses. A l'est, on la retrouve au sud jusqu'en Gaspésie, et jusqu'au Nouveau-Brunswick le long des rives de la rivière Restigouche et près d'Albert Mines. Elle pousse sur des terrains calcaires et souvent en bordure de ruisseaux. Elle produit des rosettes de feuilles tripartites et des tiges à fleurs solitaires provenant de racines traînantes. Ce qui semble être des pétales sur la f1eur de l'anémone sont réellement des sépales colorées. C'est par cette dernière caractéristique que l'on peut distinguer les anémones des rénoncules, dont la plupart ont des pétales jaunes et des sépales vertes.

La Verge d'or des montagnes est une des 17 espèces de Solidago au Nouveau-Brunswick. Mesurant entre 10 et 30 cm de hauteur, elle est une naine parmi les verges d'or. A part une petite population près d'Albert Mines, on n'aurait pu trouver cette plante ailleurs dans les provinces Maritimes que dans la partie nord du Cap Breton et dans l'île St-Paul qui l'avoisine. Son aire de répartition ressemble à celie de l'Anémone parviflore, quoique la Verge d'or des montagnes soit plus commune dans l'ouest de Terre-Neuve. Ces plantes ne sont pas présentes à des latitudes aussi nordiques que celles où arrive à croltre la Dryade à feuilles entières.

Si nous cherchions à discerner une orientation commune basée sur la distribution géographique et l'écologie de ces espèces, elle consisterait premièrement en le fait que ces quatre espèces sont chacune distribuées sur une large étendue sous-arctique ou arctique en Amérique du Nord, s'étendant au sud jusque dans les montagnes de l'est et de l'ouest. Ajoutons que chacune de ces espèces croît sur des sols calcaires et dans des habitats ouverts. Une circonstance particulière est que toutes ces plantes sauf la Verge d'or des montagnes font partie d'un autre groupe isolé d'espèces arctiques concentrées sur la côte nord du lac Supérieur.

Le Shepherdie du Canada (Shepherdia canadensis) est une autre plante peu commune qui croît sur le gypse près d'Albert Mines et qui se manifeste au nord jusque dans la région sous-arctique. Ailleurs au Nouveau-Brunswick, on la trouve principalement sur les roches calcaires des berges du haut du f1euve St-Jean et de la rivière Restigouche et le long de la baie des Chaleurs. Le Shepherdie du Canada et la Dryade à feuilles entières ont été découverts sur l'affleurement de gypse près d'Albert Mines par Raymond P. Gorham, un entomologiste néo-brunswickois, en 1942. En 1964, Patricia Roberts, une botaniste à l'Universite du Nouveau-Brunwick, a ajouté l'Anémone parviflore, le Saule à feuilles de myrtille et la Verge d'or des montagnes à la liste 'espèces rares localisées à cet endroit.

Interpretation


Les sédiments au fond des lacs au sud du Nouveau-Brunswick et dans les autres provinces Maritimes offrent des indices importants qui peuvent expliquer la présence d'espèces arctiques rares dans ce site isolé. Ces dépôts non-consolidés contiennent des grains de pollen et des restes de feuilles, de brindilles, de fruits et de graines qui constituent une chronique de la succession de végétation qui s'est opéré à la suite du recul de la couche de glace, il y a de ça quelques 13 000 ans. D'après ces indices, de grandes superficies des Maritimes auraient été recouvertes de toundra arctique au cours de la transition entre les conditions glaciaires et postglaciaires. Une des espèces les plus communes de ce couvert végétal sans arbres était la Dryade à feuilles entières. Des fragments de celle-ci et d'autres plantes de la toundra telles que l'Airelle alpine (Vaccinium uliginosum) et le Bouleau glanduleux (Betula glandulosa) ont été conservés dans ces sédiments qui datent de 10 000 a 12 000 ans environ, près de la baie de Fundy et ailleurs aux Maritimes. L'on ne retrouve actuellement ces deux dernières espèces au Nouveau-Brunswick que sur quelques sommets de montagnes et dans les tourbières nordiques. Des signes semblables indiquent que le Shepherdie du Canada croissait également plus abondamment durant cette période et que la toundra était présente près de la marge du glacier jusqu'au Massachusetts.

La disparition, ou la presque disparition de ces espèces autrefois abondantes au Nouveau-Brunswick, est due principalement au réchauffement climatique post-glaciaire et aux transformations subséquentes de la végétation dominante. La toundra ouverte a été graduellement remplacée par une couverture forestière. En contrepartie, la survie de pJusieurs espèces arctiques en quelques avant-postes éparpillés semblerait indiquer que les conditions de croissance en ces lieux ressemblent aux conditions arctiques. Le micro-climat des falaises de gypse près d'Albert Mines, quoiqu 'elles soient orientées vers le nord et que les conditions y soient relativement diffici les, n'est certainement pas arctique. Néanmoins, le gypse s'use et s'effrite rapidement, et les falaises et talus de l'endroit ont dû se déplacer continuellement au cours des derniers millénaires. Cette instabilité a empêché l'établissement d'arbres et d'arbustes de taille ou de plantes herbacées susceptibles de recouvrir ces espèces dont la continuité ne peut être assurée que dans des conditions de luminosité élevée.

Tout comme les sols de la toundra, les sols de I'affleurement de gypse à cet endroit sont minces et inégales, étant continuellement affectés par l'érosion naturelle. Dans la forêt environnante, l'influence du gypse sur la végétation est masquée par le développement d'une couche épaisse de litière de plantes. Le fait que l'on ne retrouve ces plantes de l'affleurement de gypse ailleurs que sur des sols principalement ou entièrement calcaires indique que les sols formés sur ces deux types de roches ont des caractéristiques communes importantes. Le gypse est une roche composée de sulphate de calcium (CaS04) et d'eau. La pureté du calcaire est variable mais il est surtout composé de carbonate de calcium (CaCO3). Le carbonate de calcium en solution tend à neutraliser l'acidité des sols (c'est pour cette raison qu'on répand de la chaux sur les gazons et sur les (champs), mais ce n'est pas le cas avec le gypse. Donc, ce seraient apparement les fortes concentrations de calcium plutot que le pH des sols de l'affleurement qui expliquent ce
chevauchement des flores du gypse et du calcaire. Nous ne savons pas pour l'instant si la présence de ces plantes sur des roches riches en calcium serait entraînée par leur exigence ou résulterait plutôt de leur tolérance de cet élément.

En somme, plusieurs facteurs sont susceptibles d'avoir contribué à la survie et à l'isolement de ce groupe d'espèces arctiques rares à cet endroit: le réchauffement climatique, les changements de végétation, l'erosion naturelle, la compétition réduite et la composition chimique inhabituelle des sols.

Protection


L'extraction des dépôts de gypse près d'Albert Mines s'est fait sur une grande échelle, mais les falaises et le talus avec les plantes arctiques rares sont restés intacts. Ce site a été propose comme réserve écologique en 1974. La Loi sur les réserves écologiques du Nouveau-Brunswick a été mise en vigueur en 1976 et elle prévoit l'etablissement de réserves pour conserver des écosystèmes naturels représentatifs ainsi que les habitats d'espèces rares ou menacées de disparition. Les falaises de gypse près d'Albert Mines et leur flore rare sont toujours une priorité pour la conservation, mais en 1994 ce site n'avait toujours pas reçu officiellement le statut de réserve écologique.

Comment aider


Faire connaître des sites de plantes et d'animaux rares en vue d'inspirer l'esprit de conservation risque toujours d'exposer ces espèces et leur habitat à de plus grands dérangements. Les populations de plantes arctiques près d'Albert Mines pourraient facilement être détruites par le piétinement des falaises et du talus qui constituent leur habitat car il s'agit d'une écosystème très fragile. Leur nombre respectif est trop modeste pour permettre qu'on les cueille. Les individus ou groupes visitant l'endroit devraient être conscients de ces faits. Les falaises, plages, rives, marais, tourbières et autres sites naturels ouverts abritent souvent des espèces intéressantes et peu communes. Une sensibilisation à l'importance et à la fragilité de ces habitats est une des premières étapes à franchir pour tous ceux qui voudraient les conserver. Il existe plusieurs organismes, y compris la Fédération des naturalistes du N.-B., le Conseil de conservation du Nouveau-Brunswick, et la Fondation pour la protection des sites naturels du Nouveau-Brunswick, qui permettent aux gens de se familiariser avec la diversité d'espèces et d'écosystèmes de la province et de faire des efforts de façon à assurer leur conservation.

Bibliographie

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Roberts, P.R. 1965. New records of arctic species in southeastern New Brunswick. Rhodora 67: 92-93.